Thomas Huriez : « Ma promesse : fabriquer des jeans à moins de 1083 kilomètres pour aller vers une société plus éco-responsable. »

Lassé de son travail, cet ancien informaticien a lancé en 2013 un nouveau modèle économique autour d’un jean MADE in France presque entièrement relocalisé et éco-conçu. Son objectif : tendre au 100% bio. Thomas Huriez nous présente son jean sous toutes ses coutures.

Solenne Rivet : Le jean est devenu un essentiel de la garde-robe. Et cette place coûte cher. De la culture du coton à la boutique, le jean peut parcourir jusqu’à 650.000 kilomètres, ce qui fait de lui une pièce des plus polluantes. Vous vous êtes lancé le défi d’inventer un concept innovant et plus écologique avec votre jean 1083. Que se cache-t-il derrière ces chiffres ?

Thomas Huriez : « 1083 » est une marque de jean tous éco-conçus et « Made in France ». Le découpage, l’ennoblissement, le tissage et la teinture sont réalisés en France. Pour l’instant, seule la production de coton nous résiste. Depuis maintenant trois ans, nous travaillons sur l’extraction du coton que nous trouvons dans les vieux vêtements. Nous espérons atteindre cet objectif d’ici fin 2019-début 2020. L’idée est vraiment d’aller au bout du concept, soit d’être véritablement dans l’économie circulaire. C’est vraiment notre raison d’être, nous sommes là pour ça !

S.R. : « 1083 », comme son nom l’indique, c’est une marque qui parle avant tout de proximité.

T. H. : Tout à fait ! A l’origine c’est la distance qui sépare les deux villes les plus éloignées de l’hexagone, soit de Menton (sur la Côte d’Azur) à Porspoder (au Nord de Brest). Ma promesse est de fabriquer les jeans à moins de 1083 kilomètres, le tout à proximité de nos clients.

S. R. : Pourquoi accordez-vous une telle importance à cette proximité ?

T.H. : Nous savons que notre société n’est pas raisonnable. Même si nous en sommes conscients, nous ne faisons pas forcément les actions nécessaires pour faire bouger les choses. Le plaisir et l’habitude jouent un rôle dans ce sens. J’ai donc cherché le moyen le plus puissant pour agir mieux ! Et pour moi la réponse se trouvait dans la proximité. Plus nous sommes proches des uns et des autres, plus nous faisons de meilleurs choix. La proximité est donc la clé, voire même le levier, pour aller vers une société plus responsable.

S.R. : Comment vous est venue l’idée de vous lancer dans la mode éco-responsable ?

T.H. : Même si la marque a aujourd’hui trois ans, j’ai entrepris « 1083 » il y a maintenant douze ans. A la base j’étais informaticien et je m’ennuyais au boulot. Pour donner du sens à ce temps de travail, j’ai décidé de créer une boutique de mode éthique. Mais en 2007, ces boutiques étaient principalement ethniques. Du coup, je confesse avoir vendu quelques bonnets péruviens (rires). Bien que vous proposez un vêtement hyper « Made in France, et super bio, s’il est moche, on ne le vendra pas. J’ai donc cherché le meilleur moyen de mettre ces idées-là très engagées dans le respect des gens et de l’environnement dans la réalisation de beaux produits pour que les gens aient envie d’embrasser ce mode de consommation.

S.R. : D’où le choix du jean.

T. H. : Le jean est le produit le plus symbolique, le plus populaire, le plus mondialisé et le plus polluant que je trouvais intéressant de réaliser. Que ce soit les hommes, les femmes, les jeunes, les vieux, les catholiques, les musulmans, les riches, les pauvres, tout le monde en porte ! Je trouvais ça très intéressant de mettre ces idées, à priori minoritaires, dans un produit ultra-majoritaire.

S.R. : Aujourd’hui, le jean se décline sous toutes ses formes. Nous trouvons le slim, le skinny, le mom, le regular. Quels sont les modèles 1083 ?

T.H. : Nous élargissons la gamme petit à petit car nous étions face à un problème particulier. Jusque-là nous avions eu plus de ventes que de capacité de production. Nous n’arrivions pas à fournir assez par rapport aux commandes des clients sur Internet. Du coup, pendant quatre-cinq ans, nous étions très limités dans le développement de nouveaux modèles. Ça nous a un peu enfermés dans le passé mais c’était génial ! Aujourd’hui, nous progressons. Nous avons des coupes droites, ajustées, bootcut, plus slim. Nous allons sortir le skinny cet hiver alors que cela fait six ans que nous existons. Ça paraît une hérésie mais nous ne pouvions pas le faire auparavant !

S.R. : Et pour créer ces nouveaux modèles, vous avez créé « L’école du jean » pour former de nouvelles couturières.

T. H. : La conséquence de toutes ces commandes a été la création de cette école pour pouvoir former le personnel mais aussi pour augmenter les capacités de production et développer de nouveaux modèles. C’est là que nous voyons l’impact énorme du consommateur sur l’économie. Il suffit que des gens commandent des jeans « Made in France » pour créer des emplois, c’est mécanique. Nous nous sommes lancés il y a six ans en espérant vendre 100 jeans, depuis nous en avons vendu plus de 100.000 et créé plus de 150 emplois.

S.R. : Vous l’avez dit vous-même. Si « 1083 » fonctionne aussi bien c’est grâce à ses consommateurs. C’est pourquoi, vous avez lancé un système de financement participatif pour lancer un jean consigné.

T. H. : Tout à fait ! A la base notre rêve était de créer un jean dans une économie circulaire avec l’ambition de tout faire en France pour n’avoir aucun impact négatif sur l’environnement. Depuis trois ans, nous avons développé le « jean infini » consigné à l’aide du financement participatif. Le concept de celui-ci est de faire un jean en mono-matière entièrement recyclé et recyclable. Nous utilisons des bouteilles en plastique recyclées, soit le polyester, qui a un touché très doux et aussi confortable que le coton. Fils, étiquettes et boutons seront également en polyester recyclé. Ce dernier est une matière très souple. Nous n’aurons plus besoin de séparer les matières une fois en fin de vie.

Et c’est là que la consigne entre en jeu : lorsque votre jeans arrivera en fin de vie, vous nous le renverrez gratuitement et nous vous rendrons votre consigne de 20€. Votre jeans sera ensuite broyé pour être retransformé en fil puis en jeans Infini neuf.

S.R. : Ce financement participatif va-t-il vous permettre de développer d’autres projets dans l’avenirs ?

T.H. : L’idée est de réunir un maximum de consommateurs pour nous aider à développer ce projet pour ensuite réaliser de nouveaux produits avec d’autres marques. Par exemple, nous préparons le « Costume Infini » avec Smuggler qui est un fabricant français de costumes, il y a également la « Veste Infini » avec Hopaal et le « Short de bain Infini » avec le Slip Français. Bref, l’idée est vraiment d’embarquer tout notre écosystème, tous nos amis du textile « Made in France » et éco-responsable dans ces vertus de l’économie circulaire. Nous voulons former une équipe avec des volontaires sincères du « Made in France ». L’objectif est de l’expérimenter ensemble avec un maximum de consommateurs qui sont nos « cobayes » en quelque sorte, grâce à qui nous ferons le monde de demain.

S.R. : Face à l’envergure de ces projets, vous n’avez pas peur ?

T.H. : C’est énorme mais c’est un projet qui fait sens. On parle beaucoup de ce qu’on fait, on a pas de secret, cela fait de nos utopies originelles des projets vraiment solides. Car au final, nous ne les portons pas seuls ! Comme nous sommes de plus en plus nombreux à s’y engager, à donner des idées, nous sommes de plus en plus nombreux à y croire. Ça rend donc le projet beaucoup plus petit face à nous qui grandissons.

S.R. : Vous pensez qu’il y a une véritable prise de conscience ?

T.H. : Oui, nous sommes même la conséquence de cela ! Quand j’ai lancé « 1083 » pour vendre 100 jeans bio et « Made in France », on me regardait comme un fou il y a six ans. Mais en vérité, personne n’est fou. Aujourd’hui, nous sommes regardés par toutes les grandes marques de mode qui voient bien qu’un maximum de consommateurs commencent à comprendre le lien qu’il y a entre leur consommation et la société. Il faut donc que nous parlons tous, les uns et les autres, des marques sympas et des bonnes pratiques pour que petit à petit ces solutions-là puissent tendre à la construction d’un monde meilleur.

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