Majdouline Sbaï : « L’industrie de la mode doit inspirer un changement bénéfique pour préserver la planète »

Investie dans la sauvegarde du patrimoine textile de Roubaix, sa ville natale, et touchée par la catastrophe  de  Rana  Plaza  en  2013,  Majdouline  Sbaï  veut  montrer  que  mode  et  transition écologique ne sont pas incompatibles.

Solenne Rivet : Dans votre dernier livre « Une mode éthique est-elle possible ? » vous avez mené une enquête sur l’évolution de l’industrie de la mode. A force de produire toujours plus et toujours plus vite, elle est devenue la deuxième industrie la plus polluante du monde. Soit, l’image de la mondialisation économique. Depuis quand la mode a-t-elle pris le virage de la fast fashion ?

Majdouline Sbaï : Ce système de production dans l’industrie de la mode remonte aux années 1970. Lors de la crise pétrolière, les pays du Nord ont été confrontés à leurs premières grandes difficultés. Pour y faire face, ils ont décidé de se spécialiser dans la distribution et de délocaliser la fabrication dans les pays du Sud. A la fin des années 1980, les attentes se sont tournées vers le produire plus, toujours plus vite et toujours moins cher. Ces infrastructures, installées en Chine, ont ainsi permis de proposer beaucoup de produits à bas coût et de générer des marges importantes. Zara a été le pionnier dans ce domaine. Elle s’est faite connaître par sa volonté de sortir de nouvelles pièces en continu avec des collections capsules et un réassort permanent. Cette mode rapide,  dynamisée  par  le  roulement  perpétuel  des  collections  et  marquée  par  l’accélération considérable des ventes a émergé dans les années 1990-2000. Dès lors, les gens reviennent car ils trouvent toujours de nouveaux vêtements et à des prix accessibles. Encore plus avec les soldes permanentes et les ventes privées. Entre 2010 et 2015, la fabrication a doublé et va même triplé d’ici 2020.

S.R. : En tant que consommateur, nous jouons donc un rôle important dans cette industrie de la mode.

M.S. : Bien sûr ! Si on regarde les chiffres, un vêtement sur trois n’est jamais porté tandis qu’un vêtement sur deux n’est porté qu’une seule fois. Les placards débordent et les gens ne sont pas plus heureux de leur apparence.

S.R. : Au final, que dit la mode sur nous et notre façon de la consommer ?

M.S. : On reste dans une société où l’avoir est plus important que l’être. La mode accompagne un état d’être qui évolue au fil des générations. On a pas encore ouvert la bouche que les gens ont déjà une idée de qui nous sommes. Le vêtement exprime une partie de notre personnalité. Il correspond à l’image que nous voulons montrer de nous-mêmes aux autres. C’est une image qui colle à la peau. Avant, il y avait une désirabilité dans le vêtement. Aujourd’hui, la mode nous dit de changer souvent de vêtement et nous incite à le faire au plus vite.

S.R. : Et pour répondre aux attentes toujours plus importantes des consommateurs, la mode est devenue « toxique » comme vous le décrivez dans votre livre.

M.S.  :  Exactement.  La  façon  dont  la  mode  est  présentée  est  très  attrayante  mais  ses conséquences sont terribles ! Que ce soit dans les phases de culture, de transformation, de tissage, de lavage et d’emballage dans les usines, le revers de la mode n’est pas fabuleux. Les émissions  de  carbone  par  l’industrie  du  textile  sont  plus  importantes  que  celles  liées  aux transports aériens et maritimes. La culture du coton, c’est 25% des pesticides utilisés à travers le monde. Près de 70% des rivières en Chine sont polluées à cause des industries de teinture. Le polyester, réalisé à partir de plastique, est une matière omniprésente dans nos vêtements. Malgré les normes imposées aux marques, Greenpeace a constaté que sept produits sur dix possèdent des perturbateurs endocriniens.

S.R : Et les conséquences humaines dans tout ça ?

M.S. : Etant donné que c’est la course folle aux prix bas et que les commandes doivent être réalisées en temps voulu, les conditions de travail ne sont pas acceptables. Il y a très peu de sécurité dans les immeubles et les locaux de fabrication, les horaires de travail sont excessifs et la main d’œuvre est peu payée. Les salaires ne sont pas suffisants pour vivre convenablement. Et ne parlons pas du travail des enfants. Aujourd’hui, après le Bangladesh, l’Ethiopie est devenu le nouvel eldorado pour les sous-traitants chinois. A ce stade, l’enjeu est que les grands revoient et changent leur business model. Mais c’est très complexe, un peu comme pour l’agriculture biologique. Il faut à la fois prendre en compte toutes les étapes mais aussi tous ses intervenants.

S.R. : D’où la nécessité de tendre vers une mode éthique. Comment la définissez-vous ?

M.S. : C’est une façon de produire et de choisir la mode qui se fait en conscience de la préservation du vivant pour aujourd’hui et pour demain. Cela veut dire : prendre en compte notre vitalité, ce que nous sommes, car nous faisons parti d’un tout soit d’une biosphère. Quand nous choisissons un vêtement, nous devons nous poser la question si ce dernier est en adéquation avec la façon dont nous avons envie de vivre.

 » Un vêtement sur trois n’est jamais porté tandis qu’un vêtement sur deux n’est porté qu’une seule fois ! « 

Majdouline Sbaï

S.R. : Comment faire évoluer la filière textile en lien avec la transition écologique ?

M.S. : Cela implique de faire le saut vers une économie circulaire et régénératrice. Pour le circulaire, c’est assez simple. Il faut réinvestir dans la fabrication avec des produits éco-conçus. Notamment avec le recyclage. Nous pouvons utiliser des déchets issus de l’agroalimentaire, comme les feuilles d’ananas ou les épluchures d’oranges, et d’autres matières premières pour en faire du textile. Ensuite, faire en sorte que la part de fabrication soit plus importante dans les prix de vente afin de mieux rémunérer les gens et faire des produits plus durables et de meilleure qualité. Il est aussi nécessaire de nouer une relation avec les consommateurs. Le métier doit habiller les gens et non pas simplement vendre des habits.

S.R. : Des marques ont pris ce virage. On dirait que les choses commencent à bouger.

M.S. : Les initiatives ne manquent pas d’audace, d’intelligence et d’engagement. Comme Balzac Paris et ses chaussures compostables, 1083 et son jean éco-responsable, l’utilisation de matières recyclées par la Gentle Factory, ces marques pensent à la fin de vie des vêtements et en font des produits démontables. Peu de gens le font mais il faudrait que cela devienne une norme. Offrir des belles pièces de bonne qualité pour leur donner un argus et une vie dans le seconde main devient indispensable. Aujourd’hui une Française sur deux achète sur les plates-formes collaboratives comme Vinted ou dans les friperies. On prévoit que la seconde main soit plus importante que la fast fashion d’ici 2027. Et puis, il y aussi un véritable engouement pour les « Do It Yourself » avec des ateliers de couture et de réparation. Les merceries 2.0 ultra-branchées et connectées, comme Make My Lemonade cartonnent.  En  adaptant  les  offres  aux  besoins  et  aux  attentes  des  consommateurs,  cette industrie de la mode pourrait être la solution pour inspirer un changement bénéfique pour la préservation de la planète. Pour cela, il faut que les choses bougent et que tout le monde s’y mettent.

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