Les ateliers de misère sous toutes ses coutures

Crédit : Istock by GettyImages

Faible revenu, heures supplémentaires non rémunérées, manque de protection sociale, l’effondrement  du Rana Plaza en avril 2013 a levé le voile sur les pénibles conditions de travail dans les usines de textile. Sept ans après et ce, malgré quelques avancées, le quotidien des salariés reste précaire.

« Made in China », « Made in Turkey », « Made in Roumania ». Trois mots sur l’étiquette d’un jean, d’un tee-shirt ou d’une paire de baskets. Trois mots pour lesquels il est encore difficile pour les consommateurs occidentaux d’imaginer les conditions de travail qui ont permis aux marques de prêt-à-porter de mettre en vente les pièces de leur dernière collection.

Avant d’être portés, les vêtements passent entre les mains méticuleuses des travailleur bien souvent en contact avec des substances toxiques et entassés les uns sur les autres derrière leur machine à coudre. Chacun à son rang, chacun à sa place, les salariés font les frais d’une course effrénée à la production rythmée par des délais de livraison toujours plus courts et des prix toujours plus bas. Si la Chine reste le plus grand exportateur mondial de vêtements avec ses 100.000 usines de production et plus de dix millions d’employés, les marques cherchent à étendre leur zone de production où la main d’œuvre est encore moins chère. Dès lors, les géants du prêt-à-porter et les sous-traitants chinois n’hésitent pas à déplacer leurs activités au Bangladesh, au Vietnam, au Sri Lanka, en Indonésie et au Cambodge, où les conditions de travail restent les mêmes. Debout devant leur plan de travail recouvert de tissus, les salariés travaillent plus de 13 heures par jour, de 7h30 à 23 heures et ceci sans compter les heures supplémentaires bien souvent non rémunérées. Un travail éprouvant récompensé par de faibles revenus. Si en Chine, l’ouvrier moyen gagne environ 26€ par jour, l’ouvrier indonésien doit se contenter d’une journée à 8€.

Plus qu’une question financière, la pénibilité du travail dans ces usines de textile soulèvent bien sûr la question de la protection sociale. Celle-ci est souvent inexistante pour un grand nombre d’employés. Bien que la législation chinoise soit de plus en plus protectrice concernant l’obligation de contrat de travail signé (2007), la mise en place d’assurances en cas d’accident de travail ou de chômage (2010) et l’attention toute particulière à la sécurité au travail (2002-2014), cela reste moindre. L’absence de réglementation pousse davantage les marques à délocaliser leurs usines, comme l’explique Nayla Ajaltouni coordinatrice du collectif Éthique sur l’étiquette. « En délocalisant leur production, les marques s’affranchissent d’un certain nombre de règles et déclinent toute responsabilité vis-à-vis des violations des droits commises par leurs filiales et leurs sous-traitants à l’étranger. » L’effondrement du Rana Plaza en est l’illustration la plus probante.

Le Rana Plaza ou la prise de conscience

« Rana Plaza, la mort de l’industrie » titre le quotidien français Le Monde. « Building collapse in Bangladesh leaves scores dead » annonce le New York Times. Le 23 avril 2013, ce bâtiment abritant différents ateliers de confection travaillant pour les marques de vêtements, comme Mango, Primark, Auchan et H&M, s’effondre dans un quartier de Dacca. Une catastrophe faisant plus de 1.130 morts et 2.000 autres blessés. Plus qu’une tragédie, le Rana Plaza a levé le voile sur les mauvaises conditions de travail et les formes extrêmes de production causées par la mondialisation. « Le drame du Rana Plaza représente l’éclatement des chaînes de production du secteur de l’habillement à travers le monde, explique Nayla Ajaltouni. En plus de montrer une réalité cachée, cet accident a pointé du doigt l’absence de responsabilité et de redevabilité des marques de la fast fashion. Le plus choquant était de voir que ces dernières n’avaient pas l’obligation de dédommager les victimes. » Dans les minutes qui ont suivi l’effondrement, les organisations syndicales et de défense des droits humains locales et internationales se sont mobilisées pour permettre aux victimes d’être indemnisées. Mis en place fin 2013, sous l’égide de l’OIT (Organisation Internationale du Travail), le Rana Plaza Donors Trust Fund est enfin lancé. Ce fond international a permis de débloquer les 30 millions de dollars nécessaires pour assurer une indemnisation complète des victimes.

Avec la forte médiatisation de ce drame, des actions citoyennes n’ont pas tardé à se mettre en place. C’est le cas de la Fashion Revolution. Mis en place par les designeurs britanniques Carry Somers et Orsola de Castro, ce collectif incite près de 2.000 marques à une plus grande transparence en matière de pratiques, d’impact environnemental et social. Selon sa dernière étude, les géants comme Adidas, Reebok, H&M, GAP, C&A et Marks & Spencer dévoilent une grande partie de leur processus de fonctionnement ainsi que leurs objectifs pour améliorer les conditions de travail de leurs salariés. Néanmoins, le chemin à parcourir pour une mode plus juste est encore long.

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Sept ans plus tard…

Après le drame du Rana Plaza, ONG, syndicats, institutions internationales et gouvernementales ont mis en place des accords pour éviter qu’une telle catastrophe se reproduise. La signature de The Accord, en mai 2013, entre la grande fédération de syndicat de l’habillement et du Bangladesh œuvre dans ce sens comme le souligne Nayla Ajaltouni. « Ce document est extrêmement important puisqu’il contraint les entreprises à financer un système indépendant d’inspection des usines pour répondre à la question de la sécurité des travailleurs. Une fois les contrôles réalisés, les firmes et les fournisseurs se doivent de trouver les moyens pour entamer les travaux de rénovation. Cet Accord marque une vraie progression pour la sécurité des ouvriers même si nous ne sommes pas exempts de tout danger.» Aujourd’hui, 1.600 usines employant deux millions de salariés ont pu être rénovées grâce à ce plan d’action. De son côté, le gouvernement français a également voulu apporter sa pierre à l’édifice. En octobre 2013, une première version de loi est déposée à l’Assemblée nationale par des députés socialistes. Au bout de quatre ans de discussions législatives, la loi sur le devoir de vigilance des multinationales est enfin votée le 21 février 2017. « Cette loi est cruciale puisqu’elle engage pour la première fois la responsabilité juridique du donneur d’ordre en France en cas d’atteinte aux droits fondamentaux et de l’environnement que pourrait causer leurs activités », détaille Nayla Ajaltouni.

Respect des normes de sécurité, plan de vigilance, mais qu’en est-il des salaires des petites mains ? « Dans la foulée du Rana Plaza, le Bangladesh a été l’un des premiers pays à valider une augmentation des salaires de 70% leur permettant ainsi de passer de 28 à 60$ par mois, précise Nayla Ajaltouni. Néanmoins, ce salaire minimum mensuel devrait être multiplié par 5 pour couvrir tous les besoins vitaux des travailleurs. » Et le Bangladesh n’est pas le seul dans ce cas. Dans son dernier rapport « Salaire minimum vs salaire vital », le collectif Éthique sur l’étiquette a montré que les salaires minimums étaient trop insuffisants pour répondre aux besoins du quotidien. À titre d’exemple, le salaire minimum perçu par un salarié cambodgien est de 60,68€ alors qu’il devrait être de 285,83€. Du côté du Sri Lanka, le salaire d’un travailleur au plus bas échelon est de 50,31€ au lieu de 259,46€.

« Bien que les salaires aient augmentés et que certaines lois aient été mises en place, nous devons continuer à faire pression, à mobiliser les citoyens et à soutenir les luttes de tous les travailleurs », conclut Nayla Ajaltouni.

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